Parcours 1
Financer la transition : quels outils pour soutenir l’ESS ?
Table ronde
Financer l’économie sociale, un levier pour les municipalités
Modération
- Barbara SAK, CIRIEC International, Belgique
Intervenants
- Antonella NAFFA et Diego BARTALOTTA, Consejo de Economía Social y Popular de Avellaneda, Argentine
- Jean-Paul BETCHEM, REMCESS – Réseau des Maires Camerounais pour l’Économie Sociale et Solidaire, Cameroun
- Anyle COTÉ, CESIM – Conseil d’économie sociale de l’île de Montréal, Canada
- Aminata DIOP, FODEM – Fonds de Développement et de Solidarité Municipale, Sénégal
Cette table ronde, intitulée « Financer l’économie sociale : un levier pour les municipalités », a mis en lumière le rôle crucial de l’Économie Sociale et Solidaire comme réponse concrète à la précarité et au travail informel. À travers le croisement d’expériences menées en Argentine, au Cameroun, au Canada et au Sénégal, les échanges ont montré que, face au désengagement ou aux limites des politiques nationales, les gouvernements locaux peuvent jouer un rôle déterminant dans le renforcement de la résilience territoriale.
Le soutien financier et institutionnel à l’ESS constitue ainsi un investissement stratégique pour les municipalités, capable de favoriser la création d’emplois locaux non délocalisables et l’accès aux droits fondamentaux des populations les plus vulnérables. Pour passer de l’expérimentation à un changement d’échelle pérenne, les débats ont convergé vers plusieurs solutions concrètes : l’inclusion financière à travers des fonds de microcrédit locaux, l’activation du levier de la commande publique responsable et la reconnaissance juridique et institutionnelle des travailleurs de l’économie populaire.
Les principaux enseignements
1. Une réponse face à la précarité et au travail informel
L’ESS constitue une réponse à la précarisation croissante du marché du travail. Dans des contextes fortement marqués par l’informalité, à l’instar de l’Argentine où plus de 40 % des actifs travaillent sans filet de sécurité, elle offre une alternative permettant de mieux protéger les travailleurs. En replaçant l’humain au centre de l’économie, elle contribue à formaliser les activités de subsistance, à favoriser l’accès aux droits sociaux fondamentaux et à renforcer la dignité des travailleurs les plus vulnérables.
2. Un levier de développement durable et de résilience territoriale
Au-delà de la réponse à l’urgence sociale, l’ESS constitue un moteur de développement local. Parce qu’elles naissent pour répondre à des besoins collectifs précis, ses structures créent des emplois ancrés dans les territoires et non délocalisables, contribuant ainsi à lutter contre l’exode rural. Ce modèle de proximité permet de concilier activité économique, justice sociale et préservation de l’environnement, offrant aux territoires une trajectoire de transition durable et résiliente.
3. Co-construction et institutionnalisation : les conditions de la pérennité
Pour que l’ESS déploie pleinement son potentiel, son développement nécessite une gouvernance partagée et un cadre institutionnel solide. Face au retrait des États, les municipalités, comme l’illustrent les initiatives d’Avellaneda ou de Dakar, s’affirment comme des acteurs clés pour impulser des dynamiques locales.
La pérennité du secteur repose cependant sur deux conditions majeures : d’une part, la création de synergies entre acteurs publics, privés et structures de l’ESS afin d’ouvrir de nouveaux marchés ; d’autre part, une reconnaissance institutionnelle formelle — registres des travailleurs, politiques publiques dédiées — permettant de stabiliser et de structurer le modèle à long terme.
Des expériences et initiatives inspirantes
1. Inclusion financière et accompagnement des publics vulnérables
Face à l’exclusion bancaire et à la précarité, l’ESS peut agir comme un filet de sécurité à travers des mécanismes de financement alternatif et des actions de formation.
Au Sénégal, le FODEM – Fonds de Développement et de Solidarité Municipale à Dakar a formé 25 000 bénéficiaires à l’éducation financière afin de sécuriser leurs microcrédits.
En Argentine, le Consejo de Economía Social y Popular de Avellaneda répond aux enjeux liés au travail informel, qui concerne plus de 40 % des actifs, en octroyant des microcrédits souples pour l’achat de matières premières, tout en proposant des formations dans quatre secteurs clés : textile, recyclage, soin et gastronomie.
2. La commande publique responsable comme moteur de développement local
Le pouvoir d’achat des institutions publiques constitue un levier important pour consolider l’ESS et favoriser le maintien des emplois dans les territoires.
À Montréal, l’initiative « L’économie sociale, j’achète ! », portée par le CESIM, a généré 2 000 contrats représentant 75 millions de dollars canadiens, en mettant en relation les acheteurs publics et les entreprises de l’économie sociale.
Au Cameroun, le REMCESS – Réseau des Maires Camerounais pour l’Économie Sociale et Solidaire mobilise la commande publique responsable afin de réserver des marchés aux coopératives locales, favorisant ainsi la création d’emplois non délocalisables et contribuant à lutter contre l’exode rural des jeunes.
3. Institutionnalisation et structures intermédiaires
Pour pérenniser le secteur, notamment dans des contextes de retrait de l’État, une structuration politique et technique est indispensable.
À Montréal, le CESIM – Conseil d’économie sociale de l’île de Montréal illustre le rôle des structures intermédiaires dans la professionnalisation du secteur et la mise en relation des acteurs de l’économie sociale avec les pouvoirs publics.
À Avellaneda, la municipalité a pris le relais du niveau national en créant un registre permettant de donner une visibilité institutionnelle aux travailleurs ainsi qu’un catalogue numérique qui connecte aujourd’hui 16 000 d’entre eux au marché.
Les recommandations
1. Renforcer le cadre légal et institutionnel pour sécuriser le statut des travailleurs
Cibles : travailleurs informels, personnes exclues de la protection sociale et structures de l’économie populaire.
Le renforcement de la reconnaissance juridique constitue une condition importante pour sortir les populations les plus vulnérables de la précarité.
Recommandation : les États et les collectivités locales peuvent renforcer et moderniser les registres officiels afin de donner une visibilité administrative aux travailleurs aujourd’hui peu ou pas reconnus. Cette démarche doit contribuer à leur donner accès à des statuts juridiques adaptés et aux droits sociaux fondamentaux, notamment en matière de sécurité sociale, de retraite et de protection au travail.
2. Faciliter l’accès aux marchés et professionnaliser les structures
Cibles : coopératives locales, entreprises de l’ESS et grands donneurs d’ordre publics et privés.
L’insertion durable de l’ESS dans le tissu économique nécessite de renforcer son accès aux marchés et les capacités des structures qui la composent.
Recommandation : développer la commande publique responsable en intégrant des critères sociaux et environnementaux et en facilitant l’accès des entreprises de l’ESS aux marchés publics. En parallèle, les collectivités territoriales peuvent soutenir financièrement des structures intermédiaires chargées à la fois de sensibiliser les acheteurs et d’accompagner les petites coopératives dans leur professionnalisation et leur développement commercial.
3. Démocratiser l’accès aux ressources financières
Cibles : porteurs de projets en situation de précarité, micro-entrepreneurs et populations exclues du système bancaire traditionnel.
Le développement de l’ESS dépend notamment de sa capacité à accéder à des financements adaptés.
Recommandation : les municipalités, les institutions publiques et les acteurs financiers peuvent co-développer des mécanismes de financement inclusifs, tels que des fonds de microcrédit ou des fonds de solidarité. Ces dispositifs doivent permettre aux personnes exclues des circuits bancaires classiques d’accéder à des financements selon des critères adaptés à leur situation, notamment pour acheter des matières premières et développer leur activité.
Key words
Économie Sociale et Solidaire · Économie populaire · Conseil de Economía Social y Popular de Avellaneda · Commande publique responsable · Cameroun · L’économie sociale, j’achète ! · Montréal · FODEM · Dakar · Sénégal · Travail informel · Argentine · Formation · Économie circulaire · Partenariats public-privé · Fonds de solidarité municipale · Microcrédit · Avellaneda · Transition socio-écologique · Développement local · Inclusion financière
Pour aller plus loin
CIRIEC International : https://www.ciriec.uliege.be/
Consejo Municipal de Economía Social y Popular – Municipalidad de Avellaneda : https://www.mda.gob.ar/gobierno/jefatura-de-gabinete-de-secretarios/consejo-municipal-de-economia-social-y-popular/
Catalogue de l’économie sociale et populaire d’Avellaneda : https://catalogo.mda.gob.ar/
Vidéo consacrée au programme de microcrédit « Construir Futuro » : https://www.instagram.com/reel/DKj2ym3vVpH/?igsh=MThhdjd2ZHRwYjBlcw%3D%3D
Anyle Coté – CESIM : https://ca.linkedin.com/in/anyle-cot%C3%A9-b466a018