Parcours 6

Prendre soin : l’ESS, un acteur clé dans la fourniture de services sociaux​

Table ronde

Et pour toi, que signifie prendre soin ? Dialogue intergénérationnel sur les réseaux de soins issus des économies solidaires

Modération :

  • Andrea RODRIGUEZ, RIPESS Europe, Proyecto You(th) Care, Espagne

Intervenants :

  • Amelia CAMPOS, Associació Més que Cures, XES, Mexique
  • Harouna PADIENE, RAMS – Réseau d’Appui aux Mutuelles de Santé, Burkina Faso
  • Jaqueline SERRANO ROCHA, WIEGO – Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing, UTEP – Unión de Trabajadores y Trabajadoras de la Economía Popular, Argentine
  • Lara PANSINI, COSPE, Italie
  • Valesca SARMIENTO, ADAM – Asociación de Desarrollo Agrícola y Empresarial, Consejo Político y de la Plataforma ESS, RIPESS LAC, Guatemala

Cette table ronde a mis en lumière la force des alliances transfrontalières et l’urgence de repenser nos modèles de protection sociale à travers le prisme de l’Économie Sociale et Solidaire. En croisant les regards d’organisations venues d’Europe, d’Afrique et d’Amérique latine, les échanges ont souligné l’importance de la politisation du soin, de la reconnaissance des travailleurs et travailleuses invisibilisés et de la création de réseaux de solidarité profondément ancrés dans le collectif pour répondre aux crises économiques, migratoires ou climatiques.

Les principaux enseignements

1. La reconnaissance du travail invisible et la lutte pour la dignité

Le premier point de convergence de ces organisations réside dans la volonté de rendre visibles les travailleurs et travailleuses souvent ignorés par l’économie traditionnelle. À Barcelone, l’Associació Més que Cures agit pour les droits des femmes immigrées, dont le travail de soin est souvent précaire et invisible.

Cette démarche fait écho à celle de l’UTEP en Argentine, qui organise et représente les travailleurs et travailleuses de l’économie populaire. Pour ces structures, il ne s’agit pas seulement d’emploi, mais aussi de dignité : derrière chaque travailleur de l’économie informelle se trouvent une famille et des enjeux de santé, de revenus et de protection qui nécessitent des réponses collectives.

2. L’interdépendance et le lien intergénérationnel comme leviers politiques

L’un des enseignements majeurs de ces échanges est la revalorisation de la vulnérabilité. Là où les modèles dominants valorisent souvent l’individualisme, le projet You(th) Care affirme que l’interdépendance n’est pas une faiblesse, mais une force créatrice de liens.

Cette philosophie se traduit concrètement par un dialogue entre les générations : les jeunes des délégations internationales rencontrent les aînés, comme c’est également le cas au sein du RAMS. En réunissant chercheurs, personnes âgées et jeunes, ces projets font du soin mutuel un outil de lutte contre l’isolement social.

3. Vers une gestion collective des ressources et du soin

La table ronde a également mis en avant la nécessité de créer des structures alternatives de gestion de la vie quotidienne. La création des « Espacios de Cuidado » (espaces de soin) par Més que Cures illustre ce besoin de mutualiser les réponses aux problématiques de santé et de ressources économiques.

Cette approche se retrouve dans le travail de l’organisation ADAM auprès des femmes autochtones. Ici, l’agroécologie sert de base à une reconnaissance du producteur et du produit, afin que les bénéfices et les ressources restent davantage au sein des communautés qui travaillent la terre.

4. Justice sociale et redistribution du pouvoir

Enfin, ces initiatives partagent une dimension politique de transformation de la société. Il s’agit de s’attaquer aux racines des inégalités, notamment celles liées au genre et aux rapports économiques et sociaux.

L’organisation ADAM travaille ainsi sur la redistribution du temps et du leadership pour favoriser l’autonomisation des femmes. De son côté, l’UTEP rappelle que la lutte contre les violences de genre est indissociable de la lutte pour les droits des travailleurs et travailleuses.

L’objectif commun est de construire des modèles dans lesquels le pouvoir est davantage partagé et où les solidarités permettent de mieux protéger les personnes les plus vulnérables.

Des expériences et initiatives inspirantes

1. L’institutionnalisation du soin et la dignité des travailleurs informels

L’un des enjeux majeurs de ces échanges réside dans la reconnaissance du soin comme un travail à part entière et comme un enjeu politique.

À Barcelone, l’Associació Més que Cures et le réseau XES ont concrétisé cette démarche par la création des Espacios de Cuidado et la promotion de la Journée internationale du soin.

Cette volonté de structurer les réponses aux besoins des travailleurs et travailleuses de l’économie informelle se retrouve en Argentine avec l’UTEP, notamment à travers des espaces dédiés à la Fédération textile. À travers les CIRA – Centres infantiles de récréation et d’apprentissage, l’UTEP propose également des solutions communautaires adaptées aux besoins et aux horaires des familles.

2. Le nouveau mutualisme et la solidarité intergénérationnelle

La table ronde a mis en lumière des modèles de solidarité qui dépassent l’entraide de proximité pour contribuer à des formes collectives de protection sociale.

Le RAMS, au Burkina Faso, incarne cette dynamique : en organisant des rencontres régulières entre personnes âgées, jeunes et chercheurs, il fait du vieillissement un sujet d’action collective. Cette dynamique se prolonge notamment à l’occasion de la Journée internationale des personnes âgées.

Cette logique de solidarité s’illustre également à travers le Groupe d’Actions de Femmes pour la Relance Économique, qui mobilise, selon les éléments présentés lors de la table ronde, plus de 8 000 femmes du secteur informel autour de mécanismes de solidarité et de protection.

3. L’analyse du temps comme levier d’autonomisation économique

La justice sociale passe également par une meilleure reconnaissance de la charge de travail des femmes, souvent invisibilisée.

L’organisation ADAM, à travers le Conseil Politique de la plateforme ESS, utilise notamment un outil pédagogique : El Reloj del Tiempo – l’Horloge du Temps. Celui-ci permet d’analyser l’organisation quotidienne du temps des femmes et de rendre visible leur contribution à l’économie.

Au-delà de ce constat, ADAM et RIPESS participent à la construction de projets avec les pouvoirs publics pour favoriser l’accès au financement et à l’éducation. L’objectif est de renforcer l’autonomie économique des femmes et leur participation aux espaces de décision.

4. Ancrage territorial et lutte contre les mobilités contraintes

Enfin, les intervenants ont souligné l’importance de recréer des perspectives dans les territoires où la précarité pousse une partie de la population au départ.

Au Guatemala, le Diálogo Intergeneracional porté par ADAM permet notamment d’interroger les causes de la migration des jeunes vers les États-Unis. En croisant les regards entre générations, ces dialogues cherchent à identifier des actions permettant à la jeunesse d’envisager un avenir sur son propre territoire.

En travaillant sur les causes économiques, sociales et liées à la sécurité, ces organisations cherchent ainsi à faire en sorte que rester sur son territoire puisse constituer un véritable choix.

Les recommandations

1. Renforcer l’accès à la santé et à une alimentation de qualité

Cibles : travailleurs et travailleuses du secteur informel et familles en situation de précarité.

L’objectif est de transformer les solidarités existantes en mécanismes de protection plus durables.

Recommandation : renforcer l’accès aux soins de santé et à une alimentation de qualité, notamment pour les populations particulièrement exposées à la précarité économique et aux difficultés d’accès aux services essentiels.

2. Placer le leadership des femmes au cœur des stratégies

Cibles : organisations de femmes autochtones, collectifs de travailleuses domestiques et organisations de femmes rurales.

Il est nécessaire de passer d’un soutien ponctuel à un soutien structurel des collectifs de femmes. Cela implique notamment de financer leurs initiatives et de reconnaître leur expertise dans la gestion du soin et des ressources.

Recommandation : soutenir l’autonomisation économique et la participation des femmes aux espaces de décision, notamment à travers des outils permettant de rendre visible leur travail et de mieux répartir le temps, les responsabilités et les ressources.

3. Investir dans la jeunesse, l’éducation et le dialogue intergénérationnel

Cibles : jeunes des territoires ruraux ou marginalisés et étudiants.

L’avenir de ces dynamiques repose également sur la capacité des jeunes à s’approprier les valeurs de l’ESS tout en développant les compétences nécessaires pour agir dans leurs territoires.

Recommandation : favoriser l’accès à l’éducation, l’engagement des jeunes et le dialogue intergénérationnel afin de leur permettre de mieux comprendre leur territoire, de participer à sa transformation et d’y construire des perspectives d’avenir.

Paroles d’intervenants

Jaqueline SERRANO ROCHA, WIEGO, UTEP

« Prendre soin est aussi produire la vie, prendre soin d’elle et la faire avancer, prendre soin de la communauté et des droits, et cela pour tous les jeunes. »

Mots-clés

Économie Sociale et Solidaire · Économie du soin · Travail invisible · Économie informelle · Protection sociale · Dialogue intergénérationnel · Autonomisation des femmes · Droits des travailleuses

Pour aller plus loin

Associació Més que Cures : https://mesquecures.cat/

RAMS – Réseau d’Appui aux Mutuelles de Santé : https://asso.bf/association/reseau-dappui-aux-mutuelles-de-sante-au-burkina-faso/

UTEP – Unión de Trabajadores y Trabajadoras de la Economía Popular : https://utep.org.ar/

COSPE : https://www.cospe.org/

Proyecto You(th) Care : https://ripess.eu/en/youthcare-youth-get-organized/

ADAM – Asociación de Desarrollo Agrícola y Empresarial : https://mugengainetik.org/adam/

Composition du Comité scientifique :

présidé par Timothée Duverger, Docteur en histoire, enseignant à Sciences Po Bordeaux où il dirige la chaire TerrESS.

Chercheurs nationaux

  • Eric Bidet – ADDES
  • Eliabetta Bucolo – RIUESS
  • Timothée Duverger – CIRIEC France
  • Marilyne Filippi – RECMA
  • Xabier Itçaina – ScPo Bx
  • Francesca Petrella – EMES
  • Nadine Richez-Battesti – ADDES

Chercheurs internationaux

  • Marie Bouchard – CIRIEC International – Québec – Canada
  • Rafael Chaves-Avila – CIRIEC Espagne
  • Cheikh Gueye – Réseau des Think Tanks – Sénégal
  • Marguerite MendellInstitut Karl Polanyi – Québec – Canada – membre de l’Advisory committee GSEF
  • Sybille Mertens – EMES – Belgique
  • Leandro Morais – Université de Sao Paulo (UNESP) –  Brésil – membre de l’Advisory committee GSEF
  • Amadou Ndiaye – Réseau francophone de l’ESS Ville de Dakar et Université Amadou-MahtarM’Bow – Sénégal 
  • Sambou Ndiaye –  Université GB de Saint Louis – Sénégal  – Président Comité Scientifique du Dakar GSEF2023 
  • Ilcheong Yi – UNRISD – Suisse

Acteurs nationaux

  • Alain Arnaud – CIRIEC France
  • Ghislain Brégeot – IFAID
  • Mahel Coppey – RTES
  • Mélissa Gentile – Coop Tiers lieux
  • David Le Norcy
  • Jérôme Saddier – ESS France
  • Hugues Sibille – Labo de l’ESS
  • Claire Thoury – Le mouvement associatif
  • Mélanie Thuilier – CRESS NA

Acteurs internationaux

  • Bérénice Alcade Castro – INAES – Mexique – Coprésidente continental GSEF
  • Fabrice Adelphe Balou – PoJET – Côte d’Ivoire – Pôle Jeunesse Afrique GSEF
  • Alain Coheur – ESS Forum International – Belgique
  • Malick Diop – Plateforme des acteurs non-étatiques Sénégal – Coprésident continental GSEF
  • Laurence Kwark – GSEF Advisory Committee – Corée du Sud
  • Denise Fatoumata Ndour – INAISE – Sénégal – membre de l’Advisory committee GSEF
  • Mireille Pelchat – Chantier de l’ESS du Québec – Canada – Coprésidente continental GSEF
  • Yvon Poirier – RIPESS – Québec – Canada –
  • Emilio R. Rabasco – FAMSI/CGLU – Espagne
  • Barbara Sak – CIRIEC International – Belgique
  • Denis Stokkink – Consultant – Belgique