Parcours 4
Faire ensemble : coopérations, territoires et action publique
Table ronde
L’ESS au cœur des dynamiques Nord-Sud et des enjeux migratoires
Modération :
- Charly CAMILIEN VICTOR, Université de Haute-Alsace, France
Intervenants :
- Fanélie CARREY-CONTE, La Cimade, France
- Omar FREILLA, Collective Diaspora, États-Unis
- Muriel JEAN, Université des Antilles, Le Labo de l’ESS, France
- Iyad KALLAS, Singa Bordeaux, France
Cette table ronde a réuni des acteurs de l’ESS, de la recherche et de l’accompagnement des personnes migrantes pour interroger les liens entre développement, migrations, solidarités et capacité d’action collective.
À partir d’expériences menées en France, dans les Antilles et aux États-Unis, les échanges ont invité à dépasser une conception du développement reposant uniquement sur la croissance économique. L’Économie Sociale et Solidaire peut contribuer à cette réflexion en valorisant d’autres dimensions : dignité des personnes, liens sociaux, participation citoyenne, diversité culturelle et préservation de l’environnement.
La rencontre a également interrogé les conditions dans lesquelles se déroulent les mobilités internationales. Comment permettre aux personnes de choisir davantage leur mobilité plutôt que de la subir ? Comment accompagner les personnes migrantes dans les territoires d’accueil ? Et comment les diasporas et les acteurs de l’ESS peuvent-ils contribuer à construire des solidarités dépassant les frontières ?
Les principaux enseignements
1. Penser l’ESS comme un projet économique, social et politique
Les échanges ont rappelé que la contribution de l’ESS ne peut être appréciée uniquement à travers des indicateurs économiques.
Les interventions de Muriel JEAN et Fanélie CARREY-CONTE ont notamment invité à prendre en compte la richesse sociale et culturelle produite dans les territoires, les solidarités qui s’y développent et la capacité des personnes à participer aux décisions qui les concernent.
L’ESS peut ainsi contribuer à une conception du développement plaçant davantage les besoins humains, les relations sociales et les enjeux environnementaux au cœur des choix collectifs.
2. Renforcer la capacité d’action économique des communautés
À partir de l’expérience de Collective Diaspora, Omar FREILLA a présenté l’ESS comme un moyen pour les communautés noires et les diasporas des Amériques de développer leurs propres organisations économiques et leurs capacités d’action collective.
Cette approche cherche notamment à construire des liens entre des communautés situées dans différents territoires, de l’Amérique latine aux États-Unis, et à favoriser des modèles fondés sur la coopération et la propriété collective.
Les diasporas peuvent ainsi jouer un rôle de passerelle entre territoires, en faisant circuler des expériences, des connaissances et des formes d’organisation économique.
3. Passer de mobilités subies à des mobilités davantage choisies
Les migrations ont occupé une place centrale dans les échanges.
Certaines personnes quittent leur territoire en raison de difficultés économiques, de conflits, de persécutions ou d’autres contraintes qui limitent fortement leur capacité à choisir leur mobilité.
Les échanges ont ainsi interrogé le rôle que peuvent jouer l’ESS et le développement économique local pour renforcer les possibilités de vivre et de développer une activité dans son territoire d’origine, sans pour autant considérer la mobilité elle-même comme un problème.
Dans les territoires d’accueil, La Cimade et Singa Bordeaux ont également rappelé les obstacles juridiques, économiques et sociaux auxquels peuvent être confrontées les personnes migrantes, ainsi que l’importance de lutter contre les préjugés et les représentations qui limitent leur participation à la société.
4. Faire des diasporas des acteurs des coopérations entre territoires
Les échanges ont également souligné que les personnes issues des migrations ne sont pas uniquement les bénéficiaires des politiques d’accueil ou de solidarité.
Par leur connaissance de plusieurs territoires, langues et cultures, les diasporas peuvent jouer un rôle d’interface et contribuer à construire des coopérations économiques, sociales et culturelles entre différents espaces.
Cette approche invite à reconnaître davantage leurs compétences, leurs réseaux et leur capacité à participer à la conception des projets qui les concernent.
Des expériences et initiatives inspirantes
1. Élargir les partenariats aux citoyens et aux communautés
Singa Bordeaux a proposé d’élargir la logique traditionnelle des partenariats public-privé en y ajoutant un quatrième « P », celui du Peuple.
Cette proposition vise à intégrer directement les associations, les citoyens et les communautés concernées dans la conception et la mise en œuvre des projets.
Au-delà de la formule, cette approche met en avant un principe de co-construction : les projets destinés à répondre aux besoins d’une population gagnent à être élaborés avec les personnes concernées plutôt que uniquement pour elles.
2. Accompagner l’entrepreneuriat des personnes nouvellement arrivées
Singa Bordeaux accompagne également des personnes issues de la migration souhaitant développer un projet entrepreneurial.
Les programmes d’incubation permettent aux porteurs de projets de mieux comprendre leur environnement économique et institutionnel, de développer leurs compétences et d’accéder à des réseaux utiles à la réalisation de leurs projets.
Cette approche permet également de reconnaître les personnes nouvellement arrivées comme des porteuses de compétences, d’initiatives et de projets économiques, et pas uniquement à travers les difficultés qu’elles peuvent rencontrer.
3. Construire des alliances autour des droits et des solidarités
L’expérience de La Cimade met en évidence l’importance des alliances entre organisations pour défendre les droits des personnes migrantes et faire évoluer les représentations liées aux migrations.
Les échanges ont souligné la nécessité de construire des coopérations dépassant les frontières entre secteurs : associations de solidarité, acteurs de l’ESS, chercheurs, collectivités, citoyens et organisations issues des diasporas peuvent contribuer à des dynamiques communes.
Ces alliances permettent également de mettre en relation des enjeux souvent traités séparément : droits, développement économique, mobilité, inclusion et participation citoyenne.
4. Relier les communautés à travers les diasporas
L’expérience de Collective Diaspora illustre une autre forme de coopération : la mise en réseau de communautés noires et de diasporas au-delà des frontières nationales.
Cette démarche s’appuie sur les liens existants entre communautés pour partager des expériences et développer des formes d’organisation économique collective.
Elle invite ainsi à considérer les diasporas comme des acteurs à part entière de la coopération internationale et des transformations économiques et sociales.
Les recommandations
1. Faire évoluer les récits sur les migrations et les diasporas
Cibles : pouvoirs publics, médias, acteurs de l’ESS, organisations de la société civile et citoyens.
Les mots employés pour désigner les mobilités influencent les représentations sociales. Les échanges ont notamment interrogé la différence de perception pouvant exister entre les termes « expatrié » et « migrant » selon l’origine et la situation des personnes concernées.
Recommandation : développer des récits qui reconnaissent davantage les compétences, les initiatives et les contributions des personnes migrantes et des diasporas.
Celles-ci peuvent notamment jouer un rôle de passerelle entre langues, cultures et territoires et contribuer à renforcer les coopérations internationales.
2. Renforcer les alliances pour défendre les solidarités et les droits
Cibles : acteurs de l’ESS, associations de solidarité, organisations de défense des droits et réseaux citoyens.
Les échanges ont soulevé la question des réponses collectives à apporter lorsque certains cadres juridiques ou certaines politiques publiques entrent en tension avec les pratiques de solidarité défendues par les organisations.
Recommandation : renforcer les alliances entre acteurs, mutualiser les expériences de plaidoyer et développer des espaces communs de réflexion sur les moyens d’action permettant de défendre les droits et les solidarités.
La question de la désobéissance civile a également été évoquée au cours des échanges comme l’une des formes d’action pouvant faire l’objet d’une réflexion collective.
3. Co-construire les politiques et les projets avec les personnes concernées
Cibles : collectivités territoriales, acteurs de l’ESS, structures d’accompagnement et organisations de solidarité.
L’inclusion suppose que les personnes concernées puissent participer directement aux décisions et aux projets qui affectent leurs conditions de vie.
Recommandation : associer davantage les personnes migrantes, les diasporas et les communautés locales à la conception, à la gouvernance et à l’évaluation des initiatives qui les concernent.
Cette logique de co-construction permet de passer d’une approche centrée sur les bénéficiaires à une approche reconnaissant pleinement leur capacité d’action.
Mots-clés
Migrations · Diasporas · Mobilité choisie · Inclusion · Droits des personnes migrantes · Pouvoir d’agir · Co-construction · Solidarités transnationales
Pour aller plus loin
Université de Haute-Alsace : https://www.uha.fr/fr/index.html
La Cimade : https://www.lacimade.org/
Collective Diaspora : http://diaspora.coop/
Le Labo de l’ESS : https://www.lelabo-ess.org/
Singa Bordeaux : https://wearesinga.org/bordeaux/