Parcours 2
Agir pour la transition écologique : énergie, alimentation, déchets
Table ronde
De la terre au territoire : alliances pour transformer nos systèmes alimentaires
Modération :
- Marilyne FILIPPI, RECMA – Revue internationale de l’économie sociale, France
Intervenants :
- Dario CASTILLO-SANDOVAL, Coopérative des producteurs laitiers de Guatavita, Colombie
- Omar CEDANO, Syndicat national des travailleurs de l’industrie sucrière (14 juin) – Sintracatorce, Colombie
- Juliana MILLAN GUZMAN, ATI – Association pour le travail interdisciplinaire, Colombie
- Philippe SOMMER, La Coopération Agricole Nouvelle-Aquitaine, France
Cette table ronde a mis en lumière la convergence entre différentes expériences de l’Économie Sociale et Solidaire qui placent l’humain et le territoire au cœur des systèmes alimentaires, en croisant notamment les approches de La Coopération Agricole Nouvelle-Aquitaine en France et de plusieurs organisations colombiennes.
À travers l’analyse de structures coopératives, associatives et syndicales, les échanges ont montré comment l’ancrage territorial et la gouvernance collective peuvent contribuer à répondre simultanément aux enjeux de souveraineté alimentaire, de transition agroécologique et de justice sociale.
L’un des enjeux centraux réside dans la capacité de ces organisations à construire des modèles économiques permettant de garantir une rémunération plus équitable aux producteurs tout en favorisant l’accès de toutes et tous, y compris des populations les plus vulnérables, à une alimentation saine et de qualité.
Les principaux enseignements
1. L’ESS comme modèle de gouvernance collective
Les expériences présentées reposent sur des formes d’organisation dans lesquelles celles et ceux qui produisent et travaillent participent directement à la gouvernance. Les principes démocratiques et collectifs permettent notamment aux producteurs et aux travailleurs de prendre part aux décisions à travers les conseils d’administration, les assemblées générales ou les organisations syndicales.
La recherche d’une rémunération équitable, d’une meilleure répartition de la valeur et de la défense des droits des travailleurs constitue ainsi une dimension importante de ces modèles.
2. L’ancrage territorial au cœur des systèmes alimentaires
Les organisations présentées entretiennent un lien étroit avec leurs territoires. Elles contribuent à y maintenir les activités économiques, les savoir-faire et les ressources tout en cherchant à renforcer l’autonomie des producteurs.
L’un des objectifs est de rapprocher le champ de l’assiette, en développant les relations entre producteurs ruraux et consommateurs, notamment urbains, afin de limiter les intermédiaires et de renforcer la souveraineté alimentaire des territoires.
3. La transition alimentaire et écologique
L’alimentation n’est pas seulement envisagée comme une marchandise, mais comme un enjeu économique, social, sanitaire et environnemental. La préservation de la biodiversité et la transition agroécologique occupent ainsi une place importante dans les expériences présentées.
Les échanges ont également souligné l’importance de sensibiliser les consommateurs afin de favoriser une meilleure connaissance de l’origine des produits, le développement des circuits courts et une plus grande maîtrise de leur alimentation.
4. L’agriculture comme levier de justice sociale
L’agriculture peut également constituer un levier de lutte contre les précarités et les inégalités. En Colombie, les expériences présentées concernent notamment les femmes victimes des conflits et les peuples autochtones. En France, les initiatives évoquées portent notamment sur la lutte contre la précarité et le gaspillage alimentaires.
Plusieurs organisations jouent par ailleurs un rôle de représentation, de défense collective et de plaidoyer face aux déséquilibres des marchés, aux rapports de force économiques et aux politiques publiques.
Des expériences et initiatives inspirantes
1. Structurer les circuits courts et rapprocher producteurs et consommateurs
Plusieurs expériences cherchent à créer des liens plus directs entre les producteurs ruraux et les consommateurs urbains afin de stabiliser les revenus des producteurs et de faciliter l’accès à l’alimentation.
En Colombie, cela passe notamment par la création de centres de distribution urbains et de marchés paysans, comme dans l’expérience de La Semilla, ainsi que par le développement de partenariats commerciaux locaux avec des hôtels et des restaurants.
En Nouvelle-Aquitaine, les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) constituent également un outil permettant de mieux articuler la production agricole avec les besoins alimentaires d’un territoire.
2. Accompagner la transition agroécologique et protéger les ressources naturelles
Le passage à des modèles agricoles plus durables s’appuie sur des alliances avec la société civile et les acteurs de l’environnement.
En Colombie, les écoles syndicales ECAS permettent notamment de former les paysans à la diversification des cultures et aux pratiques agricoles durables, contribuant au renforcement de leurs capacités et à la transition agroécologique.
En Nouvelle-Aquitaine, des partenariats avec des organisations environnementales, notamment la Ligue pour la Protection des Oiseaux, illustrent également la recherche d’une meilleure articulation entre activités productives, préservation de la biodiversité et protection des ressources en eau.
3. Développer la solidarité alimentaire et défendre les droits
Les expériences présentées montrent également comment l’agriculture et les systèmes alimentaires peuvent contribuer à la solidarité envers les populations les plus vulnérables.
En Nouvelle-Aquitaine, la valorisation des surplus agricoles à travers des partenariats avec les banques alimentaires régionales contribue à lutter contre le gaspillage et la précarité alimentaires. En Colombie, des distributions collectives paysannes ont également été mises en place par CACTUS.
La protection de la santé des travailleurs et la défense de conditions de travail dignes constituent par ailleurs des enjeux importants, notamment dans la filière colombienne de la canne à sucre, à travers les actions de Sintracatorce et de CACTUS.
4. Développer l’économie circulaire et l’innovation territoriale
La valorisation des ressources agricoles locales peut également contribuer à diversifier les activités et à renforcer l’autonomie économique des territoires.
En Nouvelle-Aquitaine, l’utilisation de la paille issue des récoltes pour la construction de bâtiments biosourcés constitue l’une des expériences présentées lors de la table ronde.
Les échanges ont également abordé les stratégies permettant d’attirer de nouvelles générations d’agriculteurs et de pérenniser l’activité agricole sur les territoires, notamment à travers des démarches de Responsabilité Territoriale des Entreprises (RTE).
5. Construire une gouvernance collective et une dynamique culturelle
La transformation des systèmes alimentaires suppose enfin de créer des espaces de dialogue et de confiance entre producteurs, consommateurs, organisations de l’ESS et pouvoirs publics.
Les expériences présentées montrent l’intérêt de démarches de concertation territoriale permettant de coordonner les stratégies alimentaires avec les acteurs publics, notamment les services de l’État en France.
En Colombie, des lieux comme La Casa CACTUS permettent également d’associer dimensions sociales, culturelles et alimentaires et de mener des campagnes de sensibilisation telles que « Manger sainement et vivre bien ».
Les recommandations
1. Redonner aux citoyens davantage de pouvoir sur leur alimentation
Cibles : citoyens, consommateurs, associations de consommateurs et acteurs de l’éducation.
L’éducation alimentaire constitue un levier important pour permettre aux citoyens de mieux comprendre les systèmes alimentaires et de se réapproprier leurs choix de consommation.
Recommandation : développer l’éducation à l’alimentation et favoriser les pratiques permettant de soutenir les produits locaux et les circuits courts, notamment en encourageant la cuisine et une meilleure connaissance de l’origine des produits.
2. Articuler alimentation, justice sociale et santé publique
Cibles : pouvoirs publics, collectivités territoriales, acteurs de la santé et organisations de solidarité.
L’accès à une alimentation saine et de qualité doit pouvoir concerner l’ensemble de la population, indépendamment de la situation économique des ménages.
Recommandation : mieux articuler politiques alimentaires, politiques de santé publique et dispositifs de solidarité afin de favoriser l’accès de toutes et tous à une alimentation de qualité et de mieux valoriser les productions locales.
3. Sécuriser l’avenir et l’ancrage territorial de la production agricole
Cibles : organisations agricoles, pouvoirs publics, collectivités territoriales et acteurs de la formation.
La pérennité des systèmes alimentaires territoriaux dépend notamment de la capacité à renouveler les générations agricoles et à maintenir les activités de production sur les territoires.
Recommandation : renforcer l’attractivité des métiers agricoles et accompagner l’installation des jeunes générations, tout en développant les échanges et les coopérations entre organisations agricoles de différents pays afin de favoriser le partage d’expériences et de pratiques.
4. Adapter les stratégies commerciales aux réalités des marchés
Cibles : coopératives, organisations de producteurs et acteurs de la distribution.
Les échanges ont fait apparaître différentes stratégies concernant l’accès aux marchés : développer prioritairement des circuits alternatifs aux grandes et moyennes surfaces (GMS), ou construire également des partenariats avec la grande distribution afin d’élargir les débouchés des producteurs locaux.
Recommandation : permettre aux organisations de producteurs d’adapter leur stratégie commerciale aux réalités de leur territoire et de leurs filières, tout en préservant les principes de l’Économie Sociale et Solidaire, la juste rémunération des producteurs et leur capacité de décision.
Paroles d’intervenants
« Lorsque nous plantons un arbre, lorsque nous plantons une plante avec notre enfant, cela transforme notre vie. Cela nous amène à réfléchir au-delà du simple fait de mettre un repas dans l’assiette de nos enfants et nous permet de leur faire comprendre que leur nourriture provient de la terre. »
Omar CEDANO, Syndicat national des travailleurs de l’industrie sucrière « 14 juin » – Sintracatorce, Colombie
Mots-clés
Agriculture · Économie Sociale et Solidaire · Alimentation · Agroécologie · Coopération · Circuits courts · Souveraineté alimentaire · Justice sociale · Ancrage territorial · Consommation responsable · Gouvernance collective · Transition alimentaire
Pour aller plus loin
Sintracatorce – Syndicat national des travailleurs de l’industrie sucrière « 14 juin » : https://www.facebook.com/sintracatorce/
ATI – Association pour le travail interdisciplinaire : https://ati.org.co/blog-2/
La Coopération Agricole Nouvelle-Aquitaine : https://www.lacooperationagricole.coop/regions/nouvelle-aquitaine
RECMA – Revue internationale de l’économie sociale : https://shs.cairn.info/revue-recma