Parcours 7
Inventer un futur désirable : innovation, impact et nouveaux récits
Table ronde
Évaluer l’impact social, pourquoi et comment ?
Moderación:
- Sébastien CHAILLOU, Chambre Régionale de l’ESS d’Île-de-France (CRESS Île-de-France), France
Intervenants :
- Bérénice DONDEYNE, MES Occitanie, France
- Kadamawe KNIFE, The Centre for Entrepreneurship Thinking and Practice, The University of the West Indies, Jamaïque
- Thérèse LAROCHE, Ma friche urbaine, France
- Maëlle RENEAUME, TAg BZH, Chambre Régionale de l’ESS de Bretagne (CRESS Bretagne), France
- Nathalie VILLEMURE, Réseau d’investissement social du Québec (RISQ), Canada
Cette table ronde interroge la manière dont l’Économie Sociale et Solidaire peut évaluer son impact sans réduire cette démarche à une simple logique de performance ou d’expertise technique. Les échanges mettent en avant une idée centrale : l’évaluation est un enjeu profondément politique, qui doit être approprié par les acteurs de l’ESS eux-mêmes comme un outil de coopération, d’apprentissage collectif et de transformation territoriale.
Bérénice Dondeyne, du MES Occitanie, défend une approche démocratique et coopérative de l’évaluation à travers l’exemple d’Evalumip. Kadamawe Knife, de The University of the West Indies, souligne les défis de reconnaissance et de légitimation des entreprises sociales dans des contextes institutionnels fragiles. Thérèse Laroche, de Ma friche urbaine, montre comment l’évaluation permet de mesurer les effets sociaux des projets d’urbanisme transitoire. Maëlle Reneaume, de TAg BZH, présente une démarche d’autoévaluation au service de l’accompagnement des projets collectifs. Enfin, Nathalie Villemure, du Réseau d’investissement social du Québec, appelle à dépasser les seuls indicateurs financiers pour construire des évaluations plus humaines, inclusives et adaptées aux enjeux sociaux et environnementaux.
Les principaux enseignements
1. Valorisation et amélioration des projets d’ESS grâce à l’évaluation
L’évaluation d’impact social apparaît comme un outil essentiel pour rendre visible la valeur créée par les structures de l’ESS, au-delà des seuls résultats économiques. Elle permet de mettre en évidence les effets des projets sur les territoires, les bénéficiaires et le lien social, tout en renforçant leur crédibilité auprès des financeurs et des institutions.
Mais elle joue aussi un rôle interne de pilotage : identifier les réussites, repérer les limites, ajuster les actions et améliorer en continu les projets portés par les organisations.
2. L’évaluation d’impact ne peut pas se réduire à une logique de mesure ou de résultats
Les échanges ont montré qu’une approche purement quantitative est insuffisante pour comprendre la complexité de l’impact social.
L’évaluation suppose une véritable culture du processus, fondée sur le temps long, la coopération entre acteurs et l’implication des parties prenantes. Elle devient alors un espace de dialogue et de co-construction, où bénéficiaires, citoyens, salariés et partenaires participent à la définition même de ce qui a de la valeur.
Cette approche transforme l’évaluation en outil démocratique autant qu’en instrument technique.
3. L’ESS est marquée par une diversité d’approches de l’évaluation
La table ronde met en évidence qu’il n’existe pas une méthode unique d’évaluation dans l’ESS.
Selon les contextes territoriaux, les ressources disponibles ou les objectifs poursuivis, les structures mobilisent des approches variées : retour social sur investissement, autoévaluation, co-évaluation participative, indicateurs liés au développement durable, récits qualitatifs, etc.
Cette diversité reflète la richesse des modèles de l’ESS, mais pose également un défi : construire des cadres communs capables de reconnaître cette pluralité sans imposer une standardisation qui effacerait les réalités locales et humaines.
Des expériences et initiatives inspirantes
1. MES Occitanie – Bérénice Dondeyne, France
Bérénice Dondeyne, du MES Occitanie, propose de repenser l’évaluation de l’impact social comme un enjeu profondément politique. Au-delà d’un simple outil de mesure, c’est un levier de transformation des modèles économiques, de renforcement démocratique et d’adaptation aux défis écologiques à l’échelle des territoires.
Dans un contexte marqué par la mise en concurrence des structures de l’ESS, elle met en lumière une tension centrale : malgré la logique de compétition, les dynamiques de coopération persistent. L’exemple d’Evalumip en Occitanie illustre cette alternative, avec un dispositif de co-évaluation qui instaure un véritable débat démocratique au sein des organisations et tend à inclure les citoyens.
Cette approche soulève plusieurs enjeux : émancipation, co-construction et appropriation collective de l’évaluation.
Elle invite surtout à un choix structurant, résumé par une formule forte : « Soit c’est le marché qui vous évalue, soit c’est vous qui évaluez. »
2. The Centre for Entrepreneurship Thinking and Practice, The University of the West Indies – Kadamawe Knife, Jamaïque
Kadamawe Knife, de The University of the West Indies, met en lumière les défis concrets auxquels font face les entreprises sociales dans des contextes où leur reconnaissance reste fragile.
À l’échelle micro, il insiste sur la nécessité de rendre visible la valeur créée, même lorsque les effets ne sont pas immédiatement perceptibles. L’évaluation devient alors un outil stratégique : à travers le retour social sur investissement (SROI), il s’agit de produire des preuves tangibles de l’impact, de quantifier, monétiser et légitimer les actions menées.
Cette démarche s’inscrit cependant dans un environnement contraint. En Jamaïque, le manque de cadre législatif et de soutien institutionnel freine, selon son analyse, le développement de l’ESS. Dès lors, l’enjeu dépasse la simple évaluation : il s’agit de démontrer la contribution de ces initiatives au développement économique tout en renforçant les capacités des acteurs afin qu’ils puissent s’approprier pleinement ces outils.
3. Ma friche urbaine – Thérèse Laroche, France
L’évaluation de l’impact social permet de comprendre les effets qu’une entreprise produit sur son environnement et sur les personnes concernées par ses actions.
Dans le cas de Ma friche urbaine, entreprise de l’ESS engagée dans l’urbanisme transitoire, il ne s’agit pas seulement d’examiner l’activité économique, mais aussi d’observer comment ses projets renforcent le lien social, favorisent la participation des habitants et créent une utilité pour le territoire.
Thérèse Laroche insiste sur l’importance de cette démarche, qui permet de montrer que l’action de l’entreprise a une valeur dépassant le simple usage temporaire d’un lieu. Elle permet aussi de vérifier si les objectifs annoncés sont atteints, d’identifier les effets positifs comme les limites et d’améliorer les projets futurs.
L’évaluation d’impact social devient donc un outil à la fois de preuve, de pilotage et d’amélioration.
4. TAg BZH – Maëlle Reneaume, France
Maëlle Reneaume présente TAg BZH, un réseau d’incubateurs dédié aux projets collectifs de l’ESS, conçu comme un outil au service des territoires.
Créé en 2016, TAg BZH s’inscrit dès l’origine dans une logique d’autoévaluation, avec l’objectif de démontrer l’amélioration continue de son offre d’accompagnement et d’ajuster sa stratégie grâce à des outils de pilotage adaptés.
L’organisation incube, sur des cycles de dix mois, des associations, coopératives et structures de l’ESS, avec environ 40 projets accompagnés par promotion. Ces initiatives, ancrées localement, visent à répondre à des besoins concrets tout en portant une forte utilité sociale, notamment dans la lutte contre les inégalités territoriales.
Au cœur de cette démarche se trouve une question centrale : comment accompagner efficacement les porteurs de projets dans leur montée en compétences, tout en favorisant l’émergence d’entreprises collectives innovantes et durables ?
5. Réseau d’investissement social du Québec – Nathalie Villemure, Canada
Dans cette intervention, Nathalie Villemure montre comment le Québec constitue un terrain particulièrement développé en matière de finance sociale et d’économie sociale.
À travers l’exemple des investissements publics et du développement d’indicateurs liés aux Objectifs de développement durable, elle présente une vision dans laquelle la performance ne se réduit pas au rendement financier : la prise en compte de l’humain, du climat et de la viabilité économique contribue à redéfinir les critères de réussite.
Son propos va cependant au-delà de la seule mesure d’impact. Nathalie Villemure insiste sur une idée essentielle : évaluer l’impact est un acte politique, complexe et profondément humain. Elle invite à dépasser les approches simplistes et les indicateurs « magiques » pour mieux comprendre les réalités multiples vécues par les bénéficiaires.
Les recommandations
1. Créer des cadres territoriaux de co-évaluation de l’impact social
Cibles : collectivités territoriales, réseaux de l’ESS, incubateurs et financeurs publics.
Les interventions convergent sur un point : l’évaluation ne doit pas être un outil de mise en concurrence, mais un espace de gouvernance collective.
Recommandation : développer à l’échelle territoriale des dispositifs de co-évaluation inspirés notamment d’Evalumip, afin de mutualiser les référentiels, d’associer les citoyens et de renforcer l’appropriation démocratique de l’évaluation.
Cela permettrait également de limiter la fragmentation des pratiques et d’éviter une standardisation des critères d’impact déconnectée des réalités territoriales.
2. Renforcer les capacités des structures de l’ESS à mesurer et piloter leur impact
Cibles : incubateurs de l’ESS, universités, organismes de formation et pouvoirs publics.
Les expériences jamaïcaines et bretonnes montrent que de nombreux acteurs manquent encore d’outils, de compétences ou de temps pour conduire des évaluations solides.
Recommandation : développer des formations accessibles sur la mesure d’impact, le retour social sur investissement (SROI) et les méthodes participatives d’évaluation.
L’objectif n’est pas seulement technique : il s’agit de permettre aux structures de mieux maîtriser le récit de leur utilité sociale et de renforcer leur légitimité auprès de leurs partenaires.
3. Intégrer les bénéficiaires et les citoyens dans les processus d’évaluation
Cibles : entreprises sociales, collectivités, bailleurs sociaux, acteurs de l’urbanisme et de l’innovation sociale.
Plusieurs interventions soulignent que l’impact ne peut être pleinement évalué sans associer les personnes concernées.
Recommandation : renforcer les démarches de co-construction, notamment dans les projets territoriaux comme ceux portés par Ma friche urbaine.
Associer les habitants, usagers et parties prenantes permet de développer des évaluations davantage ancrées dans les réalités du terrain et de mieux comprendre les besoins sociaux.
4. Développer des indicateurs hybrides intégrant les dimensions sociales, climatiques et économiques
Cibles : institutions publiques, investisseurs et réseaux de l’ESS.
L’approche défendue par Nathalie Villemure souligne la nécessité de dépasser les indicateurs exclusivement financiers.
Recommandation : développer des référentiels capables de prendre en compte simultanément l’utilité sociale, l’impact environnemental, la résilience territoriale et la viabilité économique dans les politiques publiques et les mécanismes de financement.
5. Créer un cadre législatif et institutionnel favorable à l’ESS et à l’évaluation d’impact
Cibles : gouvernements et agences de développement économique.
Le cas jamaïcain met en évidence l’importance de la reconnaissance institutionnelle pour le développement de l’ESS et des démarches d’évaluation d’impact.
Recommandation : développer des cadres juridiques favorables à l’ESS, soutenir les démarches d’évaluation et mieux reconnaître la contribution des entreprises sociales au développement économique et territorial.
Paroles d’intervenants
Kadamawe KNIFE, The Centre for Entrepreneurship Thinking and Practice, The University of the West Indies
« Il est important de quantifier, monétiser et justifier [les impacts de l’ESS]. »
Palabras clave
Évaluation d’impact social · Co-évaluation · Autoévaluation · Gouvernance démocratique · Participation citoyenne · SROI · Utilité sociale · Mesure d’impact
Pour aller plus loin
MES Occitanie – Mouvement pour l’économie solidaire : https://mes-occitanie.org/
Nathalie Villemure : https://www.linkedin.com/in/nathalie-villemure-88985b2a/
Maëlle Reneaume : https://www.linkedin.com/in/ma%C3%ABlle-reneaume-6a6a9a58/
TAg BZH : https://tag.bzh/actualite/tagbzh/webinaires-tagbzh-2026-le-programme-est-en-ligne
Réseau d’investissement social du Québec (RISQ) : https://fonds-risq.qc.ca/
Thérèse Laroche : https://www.linkedin.com/in/therese-hugerot/
Ma friche urbaine : https://mafricheurbaine.fr/
Kadamawe Knife – The University of the West Indies : https://www.mona.uwi.edu/msbm/staff/dr-kadamawe-knife
CRESS Île-de-France : https://www.cressidf.org/